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Le pape François marche sur les eaux…

par André Jacob

Travailleur social et sociologue, professeur retraité de l'École de travail social de l'Université du Québec à Montréal. Tout au long de ma carrière universitaire, j'ai mené une carrière artistique, tout particulièrement en arts visuels.

29 juillet 2022

Article paru dans le journal Le Devoir du 28 juillet

La visite du pape François porte essentiellement sur la demande de pardon et la réconciliation de l’Église catholique avec les nations autochtones canadiennes. Ceci dit, son passage au Québec entrouvre la porte au rappel de la signification du 28 juillet, jour du droit universel à l’eau, enjeu fondamental pour l’avenir de la planète longuement développé dans son Encyclique Laudate Si.

Deux dimensions retiennent l’attention : l’importance vitale de l’accès à l’eau partout sur la planète et, à l’opposé, les positions et le rôle des puissances économiques dans la gestion de cette ressource naturelle essentielle à la vie.

Son constat lapidaire mérite une attention particulière : « Tandis que la qualité de l’eau disponible se détériore constamment, il y a une tendance croissante, à certains endroits, à privatiser cette ressource limitée, transformée en marchandise sujette aux lois du marché. En réalité, l’accès à l’eau potable et sûre est un droit humain primordial, fondamental et universel, parce qu’il détermine la survie des personnes, et par conséquent il est une condition pour l’exercice des autres droits humains. » La prise de position du pape François s’avère tout aussi significative, percutante et stratégique que « le manifeste de l’eau » sous la signature de Ricardo Petrella en 1997 pour l’Agora des Habitants de la Terre (AHT).

Mais pourquoi le 28 juillet 2022? Le 28 juillet 2010, le gouvernement du Venezuela a présenté une résolution à l’Assemblée générale des Nations-Unies appuyée par 121 États, la très grande majorité de pays du Sud, pour qu’une journée soit consacrée au rappel de la reconnaissance formelle du droit universel d’accès à l’eau. Coup d’épée dans l’eau? Au contraire, elle a fait des vagues. Les pays développés, les États-Unis en tête, suivis par 11 pays de l’Union européenne, ont exprimé leur opposition; par la suite, ces pays dominants sur le plan économique et politique ont adopté la stratégie du silence et de l’oubli ou ont tenté par tous les moyens d’empêcher la reconnaissance de ce droit dans les politiques et les pratiques. Ils ont plutôt récupéré le sens de cette résolution en mettant de l’avant l’accès à l’eau sur « une base équitable à prix abordable », un euphémisme pour valoriser la marchandisation de l’eau, trop souvent soumise aux diktats de grandes sociétés transnationales comme Coca-Cola et d’autres du même acabit. Le droit universel d’accès à l’eau n’évolue donc pas sur une mer étale sur le plan idéologique, politique et économique.

Depuis 2010, les pays du Sud ne cessent de réclamer cette reconnaissance. Le mouvement suit le courant comme un fleuve tranquille bien vivant dans plusieurs régions du monde, mais dans la plupart des pays riches, on navigue à tâtons dans le brouillard de l’indifférence et du laisser-aller. Tant que l’eau ne manque pas pour verdir les pelouses, on ignore la sécheresse, la déforestation, la désertification et les changements climatiques.

Laudate Si dénonce les abus de la consommation de l’eau et toutes les interventions humaines dans les industries, l’agriculture, la pêche, la surconsommation. On analyse tous les effets délétères et funestes de la marchandisation de l’eau et les effets dramatiques de telles pratiques, en particulier dans les pays du Sud. Pendant ce temps, dans les pays dits développés, la négation des problèmes et l’ignorance contribuent encore à laisser libre cours à une consommation débridée. Pourtant, rappelle le pape François : « il est prévisible que le contrôle de l’eau par de grandes entreprises mondiales deviendra l’une des principales sources de conflits de ce siècle. (…) Nous avons besoin de renforcer la conscience que nous sommes une seule famille humaine. Il n’y a pas de frontières ni de barrières politiques ou sociales qui nous permettent de nous isoler, et pour cela même, il n’y a pas non plus de place pour la globalisation de l’indifférence. » Parole sage et signifiante.

La reconnaissance du droit universel à l’accès à l’eau est le socle d’un développement durable, juste, pacifique et surtout urgent.

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